HOMÉLIE POUR LES OBSÈQUES DE BERNARD HAILLANT

Mes amis,

Vous ne m’en voudrez pas si j’ai écrit mon texte, ce qui n’est pas dans ma manière habituelle. Mais l’émotion guette au détour, et je préfère l’apprivoiser ainsi, quitte à laisser le Père Laffon prendre le relais, au besoin.

Monique, Fanny et Marie-Reine ont désiré que cette célébration d’au-revoir soit une célébration d’à-Dieu. Où nous confierions Bernard à Dieu. Elles en ont choisi chaque lecture, chaque intervention, avec un soin méticuleux. «Bernard était un homme spirituel, dans tous les sens du terme ­ ont-elles dit ­ et il nous semble normal que notre rassemblement intègre pleinement cette dimension spirituelle».

Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas des piliers d’église, et même pour les autres, je voudrais dire que mon rôle ici n’est pas de faire un «sermon», comme on appelait ce genre d’exercice il y a quelques dizaines d’années encore, terme qui a donné, entre autres joyeusetés, le mot «sermonner». Pas non plus de faire un remake du discours de Malraux devant le cercueil de Jean Moulin. Bernard m’en voudrait trop de sacrifier au panégyrique de rigueur. Il s’agira plutôt, si vous le voulez bien, de nous entretenir, nous autres qui restons, dans l’amitié, la confiance, l’espérance. Et, pourquoi pas, nous entretenir de Dieu et du Nazaréen, au delà de toute volonté de cloisonner ou de convaincre, mais comme des chercheurs de sens qui ouvrent des chantiers : fouilles archéologiques pour les uns, voyage dans le futur pour d’autres.

1970, l’origine du groupe Crëche et d’une collaboration artistique prolongée entre nous. Mais aussi l’année du mariage de Bernard et Monique. Ils m’avaient choisi comme célébrant. Et puis, pour être le baptiseur de leurs filles. Ces dernières années, pourtant, il m’est arrivé de penser que Bernard, (confronté dans son métier à des incompréhensions ou des malveillances venant de chrétiens) tolérait que je sois prêtre, plus qu’il ne l’acceptait. Il est resté entre nous deux des zones de silence, des phrases en creux. Et comme il n’est jamais trop tard pour parler des choses importantes, ce voile de non-dit, je voudrais, si vous me le permettez, le lever aujourd’hui, en votre présence.

Bernard, tu refusais une Église de la puissance et de l’intolérance. Moi aussi.

Le texte de l’Évangile que je viens de te lire n’est pas du tout un opium pour calmer les velléités de révolte. C’est de la dynamite, au contraire. La charte de la révolution chrétienne, le sens-desus-dessous des establishments et des lobbies. Jean Debruynne disait même qu’on ne devrait pas laisser les enfants jouer avec des textes comme celui-là.

Te rappelles-tu, il y a 20 ans, je t’avais demandé de choisir une de ces béatitudes, celle que tu voulais, pour m’en faire une chanson... Tu m’avais écrit alors une des ces compositions atypiques et géniales dont tu avais le secret (je cite): «J’ai pas fait ma B.A, ma béatitude». Pirouette. Tu étais un merveilleux saltimbanque. Mais la question reste: Qu’avons-nous fait au Bon Dieu pour que ce qui était à l’origine une bombe pacifique devienne une pommade lénifiante? «Joie pour les pauvres à bout de souffle, pour les éplorés, les tolérants, les affamés et assoiffés de justice...», ce monde à l’envers, ce verlan du discours convenu, je t’ai toujours entendu le défendre à ta manière, jusqu’à l’extrême, jusqu’au paroxysme quelquefois. Et puis, «Heureux l’homme qui pleure», ça ne te rappelle rien ?

Quand je te disais: «Bernard, tu as l’esprit de contradiction», tu me répondais: «Non». Ne change rien: il y a tant de béni-oui-oui qu’on te pardonne. Je connais quelqu’un qui disait: «On vous a appris qu’il faut aimer son prochain et haïr ses ennemis. Moi je vous dis: aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous pourchassent. Vous serez ainsi les enfants de Celui qui fait lever le soleil sur les bons et les méchants». Tu n’étais pas le premier à tout mettre à l’envers.

Bernard, tu croyais aux vertus de l’art et de l’artisanat pour changer le monde. Moi aussi.

Aux mots chair, aux mots sang. Aux riches heures du temps passé à ciseler un texte comme un joailler se brûle les yeux sur l’or. Et puis se rendre disponible à l’inconnu qui affleure là, au centre, quand on abandonne tout vouloir. Et cette folie très sage qui te menait à passer des nuits entières à enregistrer la musique improbable d’un ressort de lampe d’architecte. Ou bien de perforer un petit bout de carton pour faire chanter une minuscule boîte à musique... Alors qu’un vague synthétiseur aurait fait vaguement la même chose en trois minutes. Qu’est-ce que tu dis? Non, je ne voulais pas te mettre en colère.

Ce rôle si important des poètes et des bateleurs, c’est celui, primordial, du symbole dans nos sociétés pragmatiques. Le symbole: ce qui relie malgré l’inéluctable distance. Comme il faut être inculte pour croire que l’homme et la femme se résument à un fort pourcentage d’eau et à des enzymes. Toi-même, les dix dernières années de ta vie nous rappellent que c’est la compétence des médecins, bien sûr et ô combien, mais aussi la passion, les projets, la volonté de vivre, la tendresse familiale, l’entourage amical qui ont prolongé ta présence parmi nous.

Ton monde symbolique, Bernard, était luxuriant comme un jardin tropical. Des couleurs à profusion, des senteurs comme à Tahiti lorsque nous avions déposé nos colliers de tiaré dans la chambre. Entêtantes? Peut-être un peu. Tu aurais pu faire un mystique. Tu en avais l’exigence, et l’intransigeance parfois. Dame, quand on a entrevu l’absolu, le mesquin n’a qu’à se tenir tranquille.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le premier texte biblique que nous avons entendu est le texte de l’Apocalypse, livre visionnaire s’il en fut. «Apocalypse» pas au sens de «catastrophe», comme on le croit bêtement. Mais au sens véritable de «Révélation». Bernard, je crois que tu as souvent tutoyé l’Esprit. Sans trop en être conscient, sans doute, et c’est tant mieux. Question de Souffle: inspirer et être inspiré, c’est tout un. Et ce n’est donc pas par hasard non plus si, dans cette foule qui t’accompagne aujourd’hui, on peut compter tant d’artistes, ou tout bonnement, tant de gens qui voudraient faire de leur vie une oeuvre d’art

Bernard, tu avais rêvé d’un monde fantastique. Moi aussi.

Un monde, disais-tu, où il ferait si doux qu’on pourrait sortir tout nu dans la rue sans que ça pose de problème. Je me souviens, en écoutant ce texte pour la première fois sur le grand disque vinyle, avoir pleuré comme un gosse quand la suite est arrivée : «J’ai commencé à retirer le premier bouton de ma chemise, mais j’ai bien vite arrêté, j’ai bien senti qu’il ne faisait pas très chaud...». Et encore, tu es parti avant d’avoir vu 20% de nos concitoyens se laisser séduire par les harangues les plus rances.

La même déception. Je pense pour ma part à cet immense espoir qui m’avait soulevé quand, plus jeune, j’avais reçu en plein coeur cette déclaration du concile Vatican II: «Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur». C’est ce contrat-là que j’ai signé, pas un autre. Et le fait que ça ne soit plus à la mode n’y changera rien.

Mais, si je puis me permettre, Bernard, tu donnais toi-même un début de solution dans le même disque: «Pourtant, il y a François...». Je ne me permettrai pas de dire que la grande farandole des prénoms qui suivait me fait fichtrement penser à une litanie des saints... Ça te mettrait en râle. Et ce serait d’autant plus récupérateur que j’y figure en toute fin aux côtés de ton père (je cite): «Allez, tous les vieux cons, Gaëtan ou Gaston». (On n’y a jamais fait allusion: trop de bête pudeur de ma part). Mais ce petit peuple-là, comme celui que tu évoques dans «Tjibaou yéweiné yéweiné», c’est ce que j’appelle l’Église. Pas celle des conquérants armés. Celle des pauvres, des croyants approximatifs, celle des frères. Et c’est ce peuple-là que j’entrevois ce matin à tes côtés, comme pour te donner la route. Quitte pour toi, si tu le veux bien, de continuer à nous montrer le chemin.

Bernard, nous te disons à Dieu, comme chez moi, en Béarn, le matin, on dit «Adiü» à l’ami rencontré. Ça ne veut pas dire qu’on se quitte. Ça veut dire qu’on se confie à Dieu.

Gaëtan de Courrèges

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